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02-08-2019, 22:33
Construire des compétences
Construire des compétences-1
Entretien avec Philippe Perrenoud, Université de Genève
Propos recueillis par Paola Gentile et Roberta Bencini
1. Qu’est-ce que qu’une compétence ? S’il vous plaît, donnez-nous quelques exemples.
Une compétence est la faculté de mobiliser un ensemble de ressources cognitives (savoirs, capacités, informations, etc) pour faire face avec pertinence et efficacité à une famille de situations. Trois exemples plus concrets :
* savoir s’orienter son chemin dans une ville inconnue ; cette compétence mobilise la capacité de lire un plan, de repérer où l’on est, de demander des informations ou des conseils, mais aussi divers savoirs : notion d’échelle, éléments de topographie, connaissance d’un certain nombre de points de repères géographiques ;
* savoir soigner un enfant malade ; cette compétence mobilise des capacités (savoir observer des signes physiologiques, prendre la température, administrer un remède), mais aussi des savoirs : connaissance des pathologies et de leurs symptômes, des mesures d’urgence, des thérapies, des précautions à prendre, des risques, des médicaments, des services médicaux et pharmaceutiques.
* savoir voter conformément à ses intérêts ; cette compétence mobilise des capacités (savoir s’informer, savoir remplir un bulletin de vote), mais aussi des savoirs : connaissance des institutions politiques, des enjeux de l’élection, des candidats, des partis, des programmes, des politiques de la majorité au pouvoir, etc
Ce sont des exemples d’une grande banalité. D’autres compétences sont plus liées à des contextes culturels, à des métiers, à des conditions sociales. Les êtres humains ne sont pas tous confrontés aux mêmes situations. Ils développent des compétences adaptées à leur monde. La jungle des villes appelle d’autres compétences que la forêt vierge, les pauvres ont d’autres problèmes à résoudre que les riches, etc.
Certaines compétences se construisent en grande partie à l’école, d’autres pas du tout.
2. D’où vient la vogue des compétences en éducation scolaire ? Quand a-t-elle commencé ?
L’école, lorsqu’elle se préoccupe de former des compétences, donne en général la toujours donné la priorité aux ressources : capacités et connaissances. En quelque sorte, elle se soucie des " ingrédients " de certaines compétences, mais beaucoup moins de la mise en synergie de ces ressources dans des situations complexes.
Durant la scolarité de base, on apprend à lire, écrire, compter, mais aussi à raisonner, expliquer, résumer, observer, comparer, dessiner et des dizaines d’autres capacités générales. Et l’on assimile des connaissances disciplinaires ; mathématique, histoire, sciences, géographie, etc. Mais l’école n’éprouve pas le besoin de relier ces ressources à des situations précises de la vie.
Lorsqu’on demande pourquoi on enseigne ceci ou cela, la justification est en général fondée sur les exigences de la suite du cursus : il faut apprendre à compter pour apprendre à résoudre des problèmes, apprendre la grammaire pour apprendre à rédiger un texte, etc. Lorsqu’on fait référence à la vie, c’est de façon assez globale : on apprend pour devenir un bon citoyen, se débrouiller dans la vie, avoir un bon travail, prendre soin de sa santé.
La vogue actuelle des compétences s’ancre dans deux constats :
1. Le transfert et la mobilisation des capacités et des connaissances ne sont pas donnés " par dessus le marché ", il faut les travailler, les entraîner. Cela exige du temps, des démarches didactiques et des situations appropriées.
2. A l’école, on ne travaille pas assez le transfert et la mobilisation et on ne donne pas assez d’importance à cet entraînement. Il est donc insuffisant. Si bien que les élèves accumulent des savoirs, passent des examens, mais ne parviennent pas à mobiliser ces acquis dans les situations de la vie, au travail et en dehors (famille, cité, loisirs, etc.).
Ce n’est pas dramatique pour ceux qui font des études longues. C’est plus grave pour ceux qui ne vont que quelques années à l’école.
En formulant plus explicitement des objectifs de formation en termes de compétences, on lutte ouvertement contre la tentation de l’école :
* de préparer à elle-même, de marginaliser la référence à des situations de la vie ;
* et de ne pas prendre le temps d’entraîner la mobilisation des acquis en situation complexe.
L’approche par compétences est une façon de prendre au sérieux, avec d’autres mots, une problématique ancienne, celle du " transfert de connaissances ".
3. Quelles sont les compétences que les élèves doivent avoir acquises à la fin de l’école ?
C’est un choix de société, qu’il vaudrait mieux fonder sur une connaissance étendue et actualisée des pratiques sociales. Pour élaborer un " socle de compétences ", il ne suffit pas de nommer une commission de rédaction. Dans certains pays, on s’est contenté de reformuler les programmes traditionnels en mettant un verbe d’action devant les connaissances disciplinaires. Là où on lisait " enseigner le théorème de Pythagore ", on lit maintenant " se servir du théorème de Pythagore pour résoudre des problèmes de géométrie ". C’est une mascarade.
La description des compétences doit partir de l’analyse des situations et de l’action et en dériver des connaissances. On va trop vite, dans tous les pays, on se lance dans la rédaction de programmes sans prendre le temps d’observer les pratiques sociales, d’identifier les situations auxquelles les gens ordinaires sont et seront vraiment confrontés. Que sait-on véritablement des compétences dont a besoin, au quotidien, un chômeur, un migrant, un handicapé, une mère célibataire, un dissident, un jeune des banlieues ?
Si le système éducatif ne prend pas le temps de reconstruire la transposition didactique, il ne questionnera pas les finalités de l’école, il se contentera de verser des contenus anciens dans un nouveau contenant.
En formation professionnelle, on établit un référentiel métier en analysant les situations de travail, puis on élabore un référentiel de compétences, qui fixe les objectifs de la formation. Rien de tel pour la formation générale.
C’est pourquoi, sous couvert de compétences, on met l’accent sur des capacités sans contexte. Résultat : on sauvegarde l’essentiel des savoirs nécessaires aux études longues, les lobbies disciplinaires sont satisfaits.
4. Avez-vous un exemple de ce qu’il conviendrait de faire ?
J’ai tenté l’exercice pour les compétences qui sont au fondements de l’autonomie des personnes. Cela donne huit grandes catégories de compétences : i. savoir identifier, évaluer et faire valoir ses ressources, ses droits, ses limites et ses besoins. ; ii. savoir, individuellement ou en groupe, former et conduire des projets, développer des stratégies. ; iii. savoir analyser des situations, des relations, des champs de force de façon systémique. ; iv. savoir coopérer, agir en synergie, participer à un collectif, partager un leadership. ; v. savoir construire et animer des organisations et des systèmes d’action collective de type démocratique. ; vi. savoir gérer et dépasser les conflits. ; vii. savoir jouer avec les règles, s’en servir, en élaborer. ; viii. savoir construire des ordres négociés par-delà les différences culturelles.
A l’intérieur de chacune de ces grandes catégories, il faudrait encore spécifier plus concrètement des familles de situations, par exemple " Savoir développer des stratégies pour préserver les emplois dans les situations de restructuration de l’entreprise ".
La formulation des compétences s’écarte alors des abstractions idéologiquement neutres. Du coup, l’unanimité est menacée et on retrouve l’idée que les objectifs de la scolarité dépendent d’un choix de société !
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Construire des compétences-1
Entretien avec Philippe Perrenoud, Université de Genève
Propos recueillis par Paola Gentile et Roberta Bencini
1. Qu’est-ce que qu’une compétence ? S’il vous plaît, donnez-nous quelques exemples.
Une compétence est la faculté de mobiliser un ensemble de ressources cognitives (savoirs, capacités, informations, etc) pour faire face avec pertinence et efficacité à une famille de situations. Trois exemples plus concrets :
* savoir s’orienter son chemin dans une ville inconnue ; cette compétence mobilise la capacité de lire un plan, de repérer où l’on est, de demander des informations ou des conseils, mais aussi divers savoirs : notion d’échelle, éléments de topographie, connaissance d’un certain nombre de points de repères géographiques ;
* savoir soigner un enfant malade ; cette compétence mobilise des capacités (savoir observer des signes physiologiques, prendre la température, administrer un remède), mais aussi des savoirs : connaissance des pathologies et de leurs symptômes, des mesures d’urgence, des thérapies, des précautions à prendre, des risques, des médicaments, des services médicaux et pharmaceutiques.
* savoir voter conformément à ses intérêts ; cette compétence mobilise des capacités (savoir s’informer, savoir remplir un bulletin de vote), mais aussi des savoirs : connaissance des institutions politiques, des enjeux de l’élection, des candidats, des partis, des programmes, des politiques de la majorité au pouvoir, etc
Ce sont des exemples d’une grande banalité. D’autres compétences sont plus liées à des contextes culturels, à des métiers, à des conditions sociales. Les êtres humains ne sont pas tous confrontés aux mêmes situations. Ils développent des compétences adaptées à leur monde. La jungle des villes appelle d’autres compétences que la forêt vierge, les pauvres ont d’autres problèmes à résoudre que les riches, etc.
Certaines compétences se construisent en grande partie à l’école, d’autres pas du tout.
2. D’où vient la vogue des compétences en éducation scolaire ? Quand a-t-elle commencé ?
L’école, lorsqu’elle se préoccupe de former des compétences, donne en général la toujours donné la priorité aux ressources : capacités et connaissances. En quelque sorte, elle se soucie des " ingrédients " de certaines compétences, mais beaucoup moins de la mise en synergie de ces ressources dans des situations complexes.
Durant la scolarité de base, on apprend à lire, écrire, compter, mais aussi à raisonner, expliquer, résumer, observer, comparer, dessiner et des dizaines d’autres capacités générales. Et l’on assimile des connaissances disciplinaires ; mathématique, histoire, sciences, géographie, etc. Mais l’école n’éprouve pas le besoin de relier ces ressources à des situations précises de la vie.
Lorsqu’on demande pourquoi on enseigne ceci ou cela, la justification est en général fondée sur les exigences de la suite du cursus : il faut apprendre à compter pour apprendre à résoudre des problèmes, apprendre la grammaire pour apprendre à rédiger un texte, etc. Lorsqu’on fait référence à la vie, c’est de façon assez globale : on apprend pour devenir un bon citoyen, se débrouiller dans la vie, avoir un bon travail, prendre soin de sa santé.
La vogue actuelle des compétences s’ancre dans deux constats :
1. Le transfert et la mobilisation des capacités et des connaissances ne sont pas donnés " par dessus le marché ", il faut les travailler, les entraîner. Cela exige du temps, des démarches didactiques et des situations appropriées.
2. A l’école, on ne travaille pas assez le transfert et la mobilisation et on ne donne pas assez d’importance à cet entraînement. Il est donc insuffisant. Si bien que les élèves accumulent des savoirs, passent des examens, mais ne parviennent pas à mobiliser ces acquis dans les situations de la vie, au travail et en dehors (famille, cité, loisirs, etc.).
Ce n’est pas dramatique pour ceux qui font des études longues. C’est plus grave pour ceux qui ne vont que quelques années à l’école.
En formulant plus explicitement des objectifs de formation en termes de compétences, on lutte ouvertement contre la tentation de l’école :
* de préparer à elle-même, de marginaliser la référence à des situations de la vie ;
* et de ne pas prendre le temps d’entraîner la mobilisation des acquis en situation complexe.
L’approche par compétences est une façon de prendre au sérieux, avec d’autres mots, une problématique ancienne, celle du " transfert de connaissances ".
3. Quelles sont les compétences que les élèves doivent avoir acquises à la fin de l’école ?
C’est un choix de société, qu’il vaudrait mieux fonder sur une connaissance étendue et actualisée des pratiques sociales. Pour élaborer un " socle de compétences ", il ne suffit pas de nommer une commission de rédaction. Dans certains pays, on s’est contenté de reformuler les programmes traditionnels en mettant un verbe d’action devant les connaissances disciplinaires. Là où on lisait " enseigner le théorème de Pythagore ", on lit maintenant " se servir du théorème de Pythagore pour résoudre des problèmes de géométrie ". C’est une mascarade.
La description des compétences doit partir de l’analyse des situations et de l’action et en dériver des connaissances. On va trop vite, dans tous les pays, on se lance dans la rédaction de programmes sans prendre le temps d’observer les pratiques sociales, d’identifier les situations auxquelles les gens ordinaires sont et seront vraiment confrontés. Que sait-on véritablement des compétences dont a besoin, au quotidien, un chômeur, un migrant, un handicapé, une mère célibataire, un dissident, un jeune des banlieues ?
Si le système éducatif ne prend pas le temps de reconstruire la transposition didactique, il ne questionnera pas les finalités de l’école, il se contentera de verser des contenus anciens dans un nouveau contenant.
En formation professionnelle, on établit un référentiel métier en analysant les situations de travail, puis on élabore un référentiel de compétences, qui fixe les objectifs de la formation. Rien de tel pour la formation générale.
C’est pourquoi, sous couvert de compétences, on met l’accent sur des capacités sans contexte. Résultat : on sauvegarde l’essentiel des savoirs nécessaires aux études longues, les lobbies disciplinaires sont satisfaits.
4. Avez-vous un exemple de ce qu’il conviendrait de faire ?
J’ai tenté l’exercice pour les compétences qui sont au fondements de l’autonomie des personnes. Cela donne huit grandes catégories de compétences : i. savoir identifier, évaluer et faire valoir ses ressources, ses droits, ses limites et ses besoins. ; ii. savoir, individuellement ou en groupe, former et conduire des projets, développer des stratégies. ; iii. savoir analyser des situations, des relations, des champs de force de façon systémique. ; iv. savoir coopérer, agir en synergie, participer à un collectif, partager un leadership. ; v. savoir construire et animer des organisations et des systèmes d’action collective de type démocratique. ; vi. savoir gérer et dépasser les conflits. ; vii. savoir jouer avec les règles, s’en servir, en élaborer. ; viii. savoir construire des ordres négociés par-delà les différences culturelles.
A l’intérieur de chacune de ces grandes catégories, il faudrait encore spécifier plus concrètement des familles de situations, par exemple " Savoir développer des stratégies pour préserver les emplois dans les situations de restructuration de l’entreprise ".
La formulation des compétences s’écarte alors des abstractions idéologiquement neutres. Du coup, l’unanimité est menacée et on retrouve l’idée que les objectifs de la scolarité dépendent d’un choix de société !
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